La transhumance saisonnière soutient la sécurité alimentaire et l'économie pastorale en Afrique centrale et de l'Ouest, mais le déplacement transfrontalier continu de millions de bovins constitue également une voie de dissémination majeure et sous-surveillée de la Résistance aux Antimicrobien (RAM). Les troupeaux empruntant des corridors sur de longues distances, à l'instar de l'axe pastoral stratégique Tchad–Cameroun–République centrafricaine, subissent un épuisement physique marqué, un stress nutritionnel accru et une pression vectorielle endémique. Le long de ces axes isolés, l'absence de suivi vétérinaire de proximité favorise un recours massif à des antimicrobiens issus de circuits informels (dominés par l'oxytétracycline, les bêta-lactamines et les sulfamides). Les sous-dosages y sont fréquents, entretenus par des pratiques empiriques d'administration, des erreurs d'estimation pondérale et la circulation active de principes actifs altérés ou dégradés sur les marchés périodiques.
L'exposition chronique à des concentrations sous-inhibitrices exerce une pression de sélection marquée sur les entérobactéries commensales du bétail telles qu' Escherichia coli et Enterococcus spp. Cette pression sélectionne et enrichit les phénotypes résistants au sein de la flore digestive, transformant des animaux porteurs sains en réservoirs mobiles de micro-organismes multirésistants avant même leur entrée dans les marchés à bétail terminaux ou les abattoirs.
La véritable menace pour la santé publique réside dans le transfert horizontal de gènes et l'amplification environnementale le long de ces pistes migratoires. Les bovins excrètent d'importantes charges bactériennes au niveau des points de convergence stratégiques, tels que les forages partagés et les mares pastorales. Dans ces zones de forte promiscuité multi-troupeaux, les éléments génétiques mobiles notamment les plasmides conjugatifs de type Inc et les intégrons de classe 1 favorisent l'échange horizontal de déterminants critiques, comme les gènes de bêta-lactamases à spectre élargi (bla_CTX-M) et les allèles de résistance aux fluoroquinolones portés par plasmides (qnr). Ces écosystèmes aquatiques et édaphiques deviennent alors de véritables bioréacteurs où les gènes de résistance circulent sans barrière entre bétail transhumant, cheptels sédentaires locaux et faune sauvage.
Endiguer cette propagation silencieuse exige d'abandonner le simple comptage volumétrique des tonnages importés au profit d'indicateurs de surveillance standardisés et normalisés par la biomasse animale. L'intégration de métriques de référence telles que la Dose Journalière Définie par animal et les Unités de Correction de Population permet aux services vétérinaires de quantifier la pression de sélection pharmacologique réelle par unité de biomasse, distinguant avec précision les variations d'usage thérapeutique des simples fluctuations démographiques du cheptel.
Pour neutraliser ces risques biosécuritaires moléculaires, la gouvernance régionale doit dépasser la simple taxation administrative aux frontières. Le cadre du projet PARTTAC soutenu par la FAO consolidé entre le Cameroun, le Tchad et la RCA trace une feuille de route opérationnelle prometteuse. À travers la délimitation concertée des couloirs pastoraux, l'implantation de postes vétérinaires avancés et la mise en service de points de contrôle sanitaire équipés pour le dépistage rapide, ces dispositifs peuvent intégrer une surveillance active de la résistance directement au suivi des flux transhumants. L'articulation de cette infrastructure avec l'assainissement des circuits informels de médicaments vétérinaires demeure incontournable pour concilier pérennité du pastoralisme et sécurité sanitaire régionale selon l'approache Une Seule santé.